Kientzheim.

La marque de Schwendi...

À l'endroit où la rivière Weiss se jette dans la plaine d'Alsace au débouché d'une des innombrables vallées vosgiennes, trois villages ont vu le jour : Kaysersberg, Ammerschwihr et Kientzheim qui, à l'instar des deux autres, embellit le site.


Sur une étiquette de vin, les remparts de Kientzheim stylisés d'après de le dessin de Merian.

Véritable lieu de passage, Kientzheim n'a pas encore révélé de grandes richesses préhistoriques, mais elle était très probablement habitée à l'époque romaine puisque le lieu se situait, tout comme Kaysersberg, à proximité de la voie qui reliait Mons Brisacus (Breisach) à Toul via le col du Bonhomme.
Selon l'archéologue Joël Schweitzer, un lieu-dit, peut-être une villa, appelé Choneshaim est déjà mentionné en 785. D'aucuns pensent qu'il s'agirait d'une vaste propriété royale (un fisc) exploitant des terres agricoles et viticoles. Le nom du village apparaît encore une première fois vers 877 sous la dénomination de Coneshaim. Cependant, l'histoire du Kientzheim primitif peut aisément être confondue avec celle du Kintzheim (Kunigesheim au Haut Moyen Âge) du Bas-Rhin, commune dont l'origine remonte à la même époque...

Aux mains des Habsbourg.

Sans doute aux mains des Étichonides (la famille d'où est issue sainte Odile), Kientzheim passe successivement sous la tutelle des comtes du Nordgau, les Eguisheim, puis, vers 1225, sous celle des comtes de Ferrette et des comtes de Habsbourg.


Kientzheim, durant la guerre de trente Ans, d'après Merian.

Vers 1282, les Habsbourg créent - après s'être rendu maîtres du Hohlandsbourg en 1281 - un bailliage de Hohlandsbourg dont Kientzheim sera l'une des pièces maîtresses. La seigneurie est gouvernée à partir du grand château fort au-dessus de Wintzenheim, mais il est bien probable que le bailli habsbourgeois se soit installé dans une demeure noble au cœur du village, peut-être à l'emplacement de l'actuel château des Ifs, ou de l'ancien château des Kientzheim.
Maîtres de la ville, les Habsbourg inféodent leur propriété de Kientzheim à de très nombreux seigneurs alsaciens. Sont ainsi mentionnées des familles illustres telles que les Ferrette, les Hus, les Ribeaupierre... Comme dans la cité voisine d’Ammerschwihr, diverses institutions religieuses avaient alors des biens à Kientzheim.
Lors de la guerre de Cent Ans, les routiers d'Enguerrand de Coucy dévastent Kientzheim, sans doute mal protégée. Selon certains historiens, c'est à ce moment, vers 1375, que les remparts voient le jour. D'autres situent l'origine des fortifications en 1430, sous le règne des Lüpfen, comtes d'origine badoise qui ont succédé aux Ribeaupierre.

photo : Jean-Marie NICK
Les armoiries de Kientzheim : "Parti d'argent et d'azur, un ours de sable en pied lampassé de gueules brochant sur la partition."

Cette succession ne s'est d'ailleurs pas opérée sans peine : en effet, Herzelaude de Ribeaupierre, veuve du comte de Saarwerden, a apporté le bailliage de Hohlandsbourg-Kientzheim dans sa corbeille d'épouse suite à son remariage en 1398 avec Jean de Lüpfen, comte de Stuhlingen, qu'elle laisse veuf en décédant vers 1400...
Evidemment, arrive ce qui devait arriver : les Lüpfen et les Ribeaupierre se chamaillent, les uns prétendant que la seigneurie constitue une sorte de dot, les autres arguant qu'elle fait partie des biens patrimoniaux des Ribeaupierre.
Après divers affrontements et des décisions partisanes prises au plus haut niveau (même les souverains, les Habsbourg, étaient divisés sur la question...), le fief échoit finalement aux Lüpfen. Ceux-ci font encore parler d'eux en 1465, lorsque, dans le cadre de la guerre des « six deniers » qui oppose un meunier de Mulhouse à la ville qui l'emploie, Jean II de Lüpfen s'empare de la ville décapolitaine de Turckheim et s'attire les foudres des neuf autres villes de la ligue impériale alsacienne.

photo : Jean-Marie NICK
Lazare de Schwendi, seigneur de Kientzheim.

En vertu d’un pacte de 1354, ces cités se coalisent sous la bannière du comte palatin du Rhin (Rheinpfalzgraf), le bailli impérial Frédéric le Victorieux. Elles s'engagent avec lui à conquérir Kientzheim et à en raser toutes les fortifications, y compris les châteaux urbains. Elles réussissent à investir la cité insoumise mais ne peuvent, fort heureusement, tenir leur promesse de ruines et de désolation...

Une ville exangue.

En 1563, le célèbre général habsbourgeois d'origine souabe Lazare de Schwendi (1522-1583) achète la seigneurie de Kientzheim-Hohlandsbourg aux Lüpfen. En 1572, alors qu'il vit déjà retiré sur ses terres alsaciennes et badoises, Schwendi est nommé baron du Saint-Empire et porte dès lors le titre de Hohlandsbourg-Kientzheim, château et ville qu'il aménage. Il est d'ailleurs enterré à Kientzheim, tout comme son fils et successeur Jean-Guillaume.
En 1609, la petite-fille de Lazare de Schwendi épouse, à l'âge de 14 ans (ce qui est presque un âge normal pour l'époque), le comte Louis de Furstenberg. Veuve à 32 ans, elle se retire à Kientzheim où elle connaît les affres de la guerre de Trente Ans (1618-1648). En 1635, elle est même agressée par des Lorrains qui lui volent ses bijoux. Après un remariage avec un certain Nicolas de Leyen, elle quitte Kientzheim pour Villingen.
Cette sinistre guerre de Trente Ans laisse Kientzheim exsangue.

photo : Jean-Marie NICK
Kientzheim : vestige de parapet crénelé sur le front nord du rempart.

Le baron de Montclar, exécuteur des hautes œuvres royales et gouverneur militaire d'Alsace au service de Louis XIV, s'installe, lui aussi, à Kientzheim où il aurait même aménagé le parc du château.
En définitive, la ville appartiendra - et ce jusqu'à la Révolution - à la cité voisine de Colmar. À cette époque, le fonctionnaire royal Lazare de la Salle passe à "Kintzen", « autre petite ville située sur le même terroir (ndlr : que Kaysersberg et Ammerschwihr), de sorte que l'on voit d'un coup d'œil avec bien du plaisir trois villes posées en triangle dans une plaine de demi-lieue d'étendue, environnée du côté du nord et de l'occident par de beaux coteaux, plantés d'excellents vignobles bien exposés, qui sont au pied des montagnes de Vauge (Vosges), d'où l'on découvre une grande partie de l'Alsace, toute semée de villes et de villages. On voit de là Schlestat, place forte, vers le nord-est ; Colmar, du côté du levant d'hiver et plus loin Brisac (Vieux-Brisach) dans l'éloignement ».
Après la Révolution, l'ancienne ville seigneuriale devient une commune et connaît une sérénité certaine jusqu'à la première Guerre Mondiale.

photo : Jean-Marie NICK
Kientzheim : la muraille du front nord vue de l'intérieur.

En 1914, elle est française avant l'heure pendant une semaine, du 21 au 28 août. Durant le second conflit mondial, elle subit de très nombreuses destructions. Il est loin, le temps où les habitants pouvaient vaquer en toute quiétude à leurs occupations derrière les remparts érigés par les Lüpfen et les Schwendi.

Chères murailles.

Kientzheim, élevée au rang de ville au XIVe siècle possède un magnifique circuit des remparts.
« C'est au moyen de durs travaux de corvée que la population entreprit à l'époque la construction de fortification », souligne l'abbé Eugène Papirer dans son ''Kientzheim en Haute Alsace''. Mais le seigneur, Ulrich de Ribeaupierre, finance de sa poche la porte basse dès 1375. L'érection des murailles dure toutefois plus d'une cinquantaine d'années et sera achevée sous le règne des Lupfen.

photo : Jean-Marie NICK
Kientzheim : le front oriental de la ville forte.

L'historien cité décrit avec force détails la réalisation de ce chantier littéralement pharaonique pour une si petite commune: celle-ci doit « fournir le terrain nécessaire à la réalisation de cet ouvrage élaboré selon les règles de l'art. Il s'agit d'une bande de 40 m de large tout autour de l'agglomération (...) prélevée sur les communaux ou achetée à des propriétaires privés ».
Les hommes de la cité assument les travaux de terrassement (le creusement du fossé) et de gros œuvre (l'élévation du rempart), tandis que les femmes, voire les enfants récoltent les galets dans le lit de la Weiss. Les serfs sont mis à contribution pour charroyer les matériaux.

photo : Jean-Marie NICK
Kientzheim : la tour bastionnée du front nord et dite tour des Fripons.

D'une tour à l'autre.

Les remparts de Kientzheim, qui resteront globalement intacts jusqu'à la fin de XVIIIe siècle, sont couronnés de merlons (il en reste encore quelques-uns sur le front nord) et mesurent à l'époque 9 m de hauteur. Ils sont flanqués, selon une gravure de Merian, de cinq tours. Quatre d'entre elles sont coiffées d'une toiture.
La tour cylindrique, toujours en place sur le rempart nord, semble être la première à voir le jour. Elle est considérée comme stratégique. Elle sert aussi de prison et est nommée tour des voleurs. Du haut de sa plate-forme, le guetteur surveille les environs, de Kaysersberg à Sigolsheim.

photo : Jean-Marie NICK
Kientzheim : la courtine urbaine nord-ouest, avec son tronçon de fossé et, au loin, la tour d'angle dite des Bourgeois.




Une autre tour ronde, dénommée tour des Bourgeois (qui y sont enfermés en cas de délit), est érigée à l'angle nord-ouest des fortifications. Lazare de Schwendi, seigneur de la cité à partir de 1563, la restaure. On la nomme dès lors tour neuve.
En outre, il existe alors trois autres tours aujourd'hui disparues : le Bollwerk, également nommé tour des Sorcières, au sud-ouest de la ville, près du moulin sur le Muhlbach, est rasé pour vétusté en 1485 et rebâti ipso facto ; une tourelle sur le front est, à l'endroit où ce même Muhlbach quitte Kientzheim, est démantelée en 1678 ; enfin une sorte d'oriel, le Klenkererker, bâti en encorbellement sur la courtine sud de la ville, disparaît sans doute lorsque les remparts sont partiellement démontés à partir de 1824.

photo : Jean-Marie NICK
Kientzheim : la porte du Lalli ou Niedertor (porte basse).

Deux portes, dont celle du Lallakœnig.

Selon l'abbé Eugène Papirer, déjà cité, les deux portes de Kientzheim, l'Obertor et l'Untertor, datent probablement de l'époque de l'érection des remparts. Elles remonteraient donc au dernier quart du XIVe siècle: «Toutes deux étaient surmontées d'une tour carrée et avaient, au-dessus d'un portail, en plein centre, une ouverture en forme de bouche grimaçante, analogue au ''Lallenkœnig'' de Bâle».
Si l'Obertor aujourd'hui disparu (la tour s'élevait en direction de Kaysersberg) n'est cité qu'à partir de 1419, on sait que l'ouvrage oriental devait être financé par le seigneur lieu, Ulrich de Ribeaupierre, dès 1375.
Il n'est pas certain que les bouches grimaçantes dont parle l'abbé Papirer soient effectivement d'origine. Nous pencherions plutôt pour une création nettement ultérieure à l'érection primitive des tours. Certes, dès leur origine, les deux ouvrages étaient puissamment armés et possédaient des meurtrières pour couleuvrines et autres fusils de remparts. Il n'y a là rien d'étonnant, puisque l'utilisation des armes à feu est déjà mentionnée à Florence en 1326, à Rouen en 1338 et à Romorantin en 1356.

photo : Jean-Marie NICK
La bouche à feu du Niedertor, masque grimaçant qui peut tirer la langue (Lalli), était censée faire peur aux ennemis.

Quant à la canonnière dite du ''Lalli'' et à son éventuel pendant sur l'ancien Obertor, elles pourraient, en fait, avoir été installées lors des restaurations des remparts entre 1564 et 1573 sous le règne de Lazare de Schwendi (1522-1583). Elles répondaient tout à fait aux normes militaires des XVe et XVI siècles.
Décrivons la canonnière rescapée du Lalli: il s'agit d'un trou très ébrasé horizon- talement vers l'extérieur et représentant une bouche grimaçante tirant une langue provocante ("Lalli" signifiant justement "grosse langue" en dialecte alémanique). L'encadrement en pierre de taille a été soigné de telle manière qu'il représente un visage avec deux yeux volontairement globuleux et un nez impressionnant. Tout en ayant une finalité délibérément militaire (l'arme utilisée par le desservant devant pouvoir être facilement orientable à l'intérieur de la canonnière), ce visage grimaçant (en allemand on utilise le terme de ''Schreckenmaske'', c'est-à-dire masque fait pour effrayer) tirant une méchante langue métallique et peinte en rouge écarlate participait en quelque sorte également, dans le cadre de la défense de la ville, à la guerre psychologique.

photo : Jean-Marie NICK
Kientzheim : la tour des Bourgeois et son authentique accès perché au chemin de ronde.

Le concepteur de cette canonnière voulait-il, grâce cette arme, impressionner le passant ou dérouter les voyous? Souhaitait-il rappeler que le maître de céans, Lazare de Schwendi, général au service de L'Autriche, avait maté entre 1564 et 1568 les Turcs en Hongrie, en investissant notamment la forteresse de Tokay en 1565? Ces ennemis de l'Est (la direction du regard du Lalli) avaient, en effet, fait peur à l'Europe entière et ce détail architectural symbolise à merveille la crainte que Schwendi avait su inspirer aux ennemis de l'Empire habsbourgeois.
Aujourd'hui encore, la porte du Lalli a légué aux habitants de Kientzheim l'un de leurs sobriquets. Quand on sait toute l'histoire celée par la tour, les Kientzheimois peuvent être fiers de porter le surnom de «Lallakenig» et honorer la mémoire de leurs ancêtres qui ont érigé cette porte au Moyen Âge, qui l'ont restaurée à la Renaissance et, surtout, qui l'ont sauvegardée jusqu'à ce jour.
À noter que l'enceinte et les deux tours encore visibles sont classées monuments historiques depuis le 14 novembre 1988.

Texte et photos : Jean-Marie NICK

Voir la page consacrée au château de Kientzheim

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