Ammerschwihr.

Ammerschwihr, ville immédiate d'empire.

Mentionnée dans une formule célèbre du fameux graveur Mérian («Trois villes dans une même vallée…»), Ammerschwihr partage en effet le privilège d'occuper, avec Kientzheim et Kaysersberg, le débouché de la vallée de la Weiss, sur la route du vin, ci-devant axe nord-sud romain, longeant le piémont vosgien.
Ammerschwihr était autrefois «la cité de Cadet Rousselle», explique l'écrivain André Hallays dans son ouvrage «A travers l'Alsace» (cité par H.J. Troxler). Hallays explique son affirmation: «Elle avait trois suzerains : I'empereur, le seigneur de Ribeaupierre et le seigneur de Hohlandsberg. Elle avait trois prévôts, chacun de ses maîtres nommant le sien. Elle avait trois portes. Elle avait trois tours.» Cette assertion résume, à elle seule, notre propos...

(photo : Jean-Marie NICK)
L'Obertor, au ponant, avec son cadran solaire indiquant les heures de l'après-midi.

Le domaine d'Amalric.

Archéologiquement, le site d'Ammerschwihr n'a pas encore révélé son passé préhistorique. Seules quelques rares trouvailles (deux haches et une pointe de lance) datées de l'âge du bronze permettent de penser que l'homme préhistorique est passé par là, ce qui n'est évidemment pas étonnant. Plusieurs ouvrages mentionnent en outre la présence de l'homme au Néolithique (âge de la pierre polie) sur le sommet voisin du Galz. Voilà pour les occupations précédentes des lieux.
Puis l'on fait un saut jusqu'au Haut Moyen Âge. Une présence gallo-romaine est certifiée et saint Déodat (fondateur de Saint-Dié et d'Ebersmunster) aurait séjourné à Ammerschwihr. Mais la localité n'est citée, sous l'appellation d'Amalricivilare qu'en 869, et d'Amalrichswillare en 877.
De nombreux établissements religieux s'implantent dans la commune naissante et les ouvrages autorisés citent en vrac Ebersmunster, Ottmarsheim (les Habsbourg), Feldbach (les évêques de Bâle et les Ferrette), Kaysersberg (les chevaliers teutoniques), Murbach (les princes abbés), Marmoutier (les évêques de Metz) et quelques autres... Tous ces établissements religieux possédaient alors à Ammerschwihr diverses propriétés et y jouissaient de multiples donations. Directement ou indirectement, ils y exerçaient soit un pouvoir spirituel (nomination des curés, qu'on appelle aussi droit de patronage), soit un pouvoir politique (nomination de prévôt)...


L'étymologie du toponyme Ammerschwihr aurait pour origine un certain Amalric (nom noble franc devenu Amaury en langue romane) et la désignation «villare» un lieu gallo-romain (villa) transformé ultérieurement en Weiler, puis en Weier, qui est devenu wihr.
Aujourd'hui, les armoiries parlantes du village («d'argent à trois merles de sable») attribuent la racine «Ammer» au nom germanique du bruant (Ammer), un passereau présent notamment dans les zones marécageuses. Ce blason remonte au XVIe siècle, mais ne comporte alors qu'un seul bruant. Aujourd'hui, il en comporte trois, par référence à la division territoriale de la commune jusqu'à la Révolution.

Les trois maîtres.

(CP collection JMN)
La porte haute (Obertor), à l'ouest de la ville, la seule des trois portes médiévales encore existante.

En effet, la commune dépend de la Reichsvogtei (avouerie impériale) de Kaysersberg et des seigneuries habsbourgeoises de Hohlandsberg et de Rappoltsweiler (Ribeaupierre). Chaque seigneur nomme son prévôt (Schultheiss) chargé d'exécuter les droits de justice envers les ressortissants dépendant de son seigneur. Cependant, l'ensemble de la commune est administré par un Heimburger, sorte de maire chargé des droits de police.
Ce n'est qu'en 1367 que le duc Wenceslas de Luxembourg, grand bailli impérial, plus tard empereur, élève Ammerschwihr au rang de ville avec droit de fortification. En 1431, l'empereur Sigismond, également un Luxembourg, lui confère le rang de ville immédiate d'Empire, ce qui donne à Ammerschwihr une dimension quasi équivalente à celle des cités décapolitaines. À partir de ce moment-là, les habitants dépendant des trois seigneuries maîtresses des lieux élisent un conseil dirigé par un Stattmeister.

(photo : Jean-Marie NICK
La tour dite des Bourgeois remonte à 1534.

L'importance économique d'Ammerschwihr est initialement conférée à la ville par son marché qui remonte au début du XIIIe siècle. Ce marché a lieu chaque vendredi à partir du siècle suivant et constitue le plus ancien marché du district. Avant que la ville ne reçoive son statut impérial, le marché, qui se situait au bord de la route qui va d'Ingersheim à Kaysersberg, est transféré sur la place du marché actuel où s'élevait le premier hôtel de ville. En 1435, l'empereur Sigismond accorde aux bourgeois d'Ammerschwihr le droit de tenir une foire annuelle à la date du 16 octobre, fête de Saint Gall.
Les corporations des vignerons et des artisans sont dynamiques et derrière ses remparts, la ville prospère allègrement. Certes, elle doit aussi subir les aléas de l'histoire locale, surtout l'invasion des Armagnacs en 1444, la révolte des paysans en 1525 et la guerre de Trente Ans (1618 - 1648).
Lors de la soumission de l'Alsace à la France, la division administrative a continué d'être appliquée jusqu'à la Révolution: Ammerschwihr est alors cogérée par le roi de France, la ville de Colmar et les princes des Deux-Ponts. Lors de la seconde guerre mondiale, Ammerschwihr se trouve sur la ligne des combats pour la libération de Colmar. Bombardée tour à tour par les Américains, les Français et les Allemands, la ville est sinistrée à 85 %.
Mais dès 1945, l'urbaniste Gustave Stosskopf la restaure avec goût. Mais a-t-elle jamais retrouvé son charme d'antan, tel que le décrit dans son ouvrage «En Alsace-Lorraine» Émile Hinzelin: «Toute la petite ville rustique est pleine de pignons élégants, d'escaliers tournants aux formes délicates, de subtils encorbellements. Dans les rues, le bruit clair de l'eau rafraîchit le voyageur» ?

(photo : Jean-Marie NICK
La tour dite des Fripons a été bâtie vers 1535 et a été rénovée en 1608.

Trois portes.

A son apogée, la ville médiévale d'Ammerschwihr occupe une surface de près de 17 ha. Elle est fortifiée relativement tard. Malgré ses richesses, notamment viticoles et commerciales (ses marchés et sa foire annuelle), elle aurait vu son développement freiné, selon Guy Trendel («Chemin de l'insolite en Alsace» - Coprur), du fait de sa triple administration.

L'enceinte primitive comprend trois portes: la porte haute (Obertor) tournée vers la montagne et les vignes; la porte de Kaysersberg au nord et celle de Colmar au sud. Seule subsiste encore la porte haute qui constitue une tour porte classique. Les spécialistes ne manquent pas de souligner son apparentement architectural avec un édifice similaire à Riquewihr (Dolder), voire à Bergheim ou à Turckheim. Elle est ornée, à l'extérieur, d'un cadran solaire qui donne l'heure l'après-midi et, sur la façade donnant sur la ville, d'un autre cadran pour les heures du matin.
Le rempart nord de cette cité est baigné par le Walbach qui lui sert de douves, tandis que le rempart sud est renforcé au XVIe siècle par une seconde enceinte dont certains vestiges sont encore visibles. Deux bastions flanquent ces murailles: la tour des Fripons, à l'est, (visible de la route nationale en direction de Kaysersberg) et la tour des Bourgeois sur le rempart nord.

Texte et photos : Jean-Marie NICK

Voir aussi le château de Minnewiller (Meywihr)

© 2010 ACF. Mentions légales | Contact | Administration  |  36058 visites | 565026 pages lues  |