Selon certains archéologues cités par l’Encyclopédie d’Alsace, Bouxwiller, chef-lieu de canton au nord-est de Saverne, a pu voir le jour à l'emplacement d'un habitat romain, voire d'un castellum, non loin d'une ligne de front que le César Julien (le futur empereur Julien l'Apostat qui a régné de 361 à 363) a créée en 356 ou 357 pour arrêter momentanément les envahisseurs alamans qui finiront tout de même par s'installer en Alsace.

Le site est à nouveau habité avec certitude au haut Moyen Age, puisque des tombes mérovingiennes mises au jour en 1943 ont été datées de l'époque du roi Sigebert III (634-656).
En 724, sous le règne de Thierry IV et de son maire du palais, le célèbre Charles Martel, Bouxwiller apparaît sous la forme Puxuvilare dans un texte mentionnant que deux frères, Radolf et Eloïn, font don à l'abbaye de Wissembourg de biens ayant appartenu à leur mère. Certains philologues ont mis le toponyme mérovingien de Puxuvilare en relation avec le mot latin « buxus » signifiant le buis, plante courante dans nos contrées. D'autres « archéologues » des mots imaginent que Puxuvilare serait une évolution du mot Buggovilare : le domaine d'un guerrier franc du nom de Buggo… Mais à l'heure actuelle, l'étymologie exacte de Bouxwiller reste encore du domaine des investigations.
En 737, « Buxuovilare » devient domaine de l'abbaye de Neuwiller, ce qui signifie que l'endroit appartient plus ou moins directement à l'évêque de Metz, également maître, dans cette région, de la marche de Marmoutier. L'autorité de Neuwiller sur Bouxwiller est confirmée en 1178 dans une lettre du pape Alexandre III.
A la même époque, à l'instar de Neuwiller, Bouxwiller est sans doute placé sous le contrôle des comtes d'Eguisheim-Dabo installés au proche Herrenstein, voire au Wartenberg (Taubenschlagfelsen), ainsi que sous celui des comtes de Hunebourg. Tous ces puissants seigneurs sont avoués (Vögte), c'est-à-dire protecteurs, de l'abbaye de Neuwiller et administrateurs « civils » des biens du couvent.
Il se pourrait même que la bourgade de Bouxwiller ait, dès cette époque, donné son nom à une famille de ministériels, les Bushwilre, dont l'un des membres, Rudengerus (Roger), est cité en 1157. La lignée des nobles de Bouxwiller ne s'est d'ailleurs éteinte qu'au 14ème siècle.

Aux mains des Lichtenberg.
En 1260, en plein Interrègne, l'évêque de Strasbourg - sans doute Walter de Hohengeroldseck, issu de la branche des Geroldseck, seigneurs de l'Ortenau - remet Bouxwiller en fief aux sires de Lichtenberg à la fois vassaux des évêques de Metz et de ceux de Strasbourg. La dynastie de ces ministériels est alors en pleine ascension. On peut d'ailleurs se demander comment l'évêque de Strasbourg est devenu maître de Bouxwiller. Il est vrai que l'époque est suffisamment trouble pour que les Geroldseck, avoués de Marmoutier, osent spolier le suzerain de Bouxwiller, l'évêque de Metz, et son vassal, l'abbaye de Neuwiller.
Toujours est-il que les Lichtenberg s'installent à Bouxwiller, qui sert leur politique expansionniste, et y construisent une Wasserburg, un château entouré de fossés remplis d'eau. Cette forteresse est citée pour la première fois en 1301. A l'époque, Albert de Habsbourg confirme les privilèges octroyés aux Lichtenberg par son père Rodolphe. En 1312, le terme « oppidum » (site fortifié) est utilisé pour qualifier la cité. Dès lors, cette dernière pouvait déjà être protégée de remparts, même si, grâce aux bonnes relations entretenues par les Lichtenberg avec le pouvoir central, la place forte n'est promue officiellement ville qu'en 1343 par l'empereur Louis de Bavière.

Les Lichtenberg, déjà avoués de l'abbaye de Neuwiller (ils avaient succédé aux Eguisheim-Dabo et aux Hunebourg), deviennent aussi maréchaux épiscopaux de Strasbourg à titre héréditaire, grands prévôts de Strasbourg et protecteurs - rémunérés - de la voie commerciale Italie-Flandres qui traverse la seigneurie dont Bouxwiller est nommé chef-lieu. La ville, véritable capitale administrative, sert aussi de résidence aux Lichtenberg.
En 1455, les Geroldseck, déjà possesseurs d'une part du château et de la ville à la fin du 14ème siècle (s'agit-il d'une part ayant appartenu jadis à leur suzerain, l'évêque de Metz ?) vendent leurs biens bouxwillerois aux Lichtenberg, désormais seuls maîtres du lieu.
Jacques le Barbu, le dernier des Lichtenberg, vit quelques temps à Bouxwiller avant de rejoindre Ingwiller en 1471, année du décès de son frère Louis.
La dynastie s'éteint en 1480 avec Jacques de Lichtenberg, et la seigneurie, tout comme la ville vont connaître de nouveaux maîtres.
«Cujus regio, ejus religio».
La notion de contrée, appelée communément le « pays de Hanau » par les géographes, apparaît à la fin du 15ème siècle, plus exactement à la mort du comte Jacques, le dernier des Lichtenberg, décédé sans enfants. Ses biens sont hérités par ses nièces, et le bailliage de Bouxwiller passe plus précisément à Anne de Lichtenberg et à son mari Philippe 1er de Hanau-Babbenhausen.

Celui-ci élève la cité au rang de capitale du pays de Hanau en lui conférant des rôles de premier ordre : installation de l'administration seigneuriale ; siège de la régence ; mise en place d'une cour des comptes (le nouveau bâtiment de la Rentenkammer, ou ministère des Finances, sera construit en 1715 et sert aujourd'hui de … perception) ; création, en 1503, d'un grand marché en juillet (une prérogative accordée par le Habsbourgeois Maximilien I d'Autriche) ; construction, à partir de 1528 et sur l'initiative de Philippe III, d'un hôpital…
Quant au château, qui avait été pillé et sérieusement ruiné durant la guerre des Paysans par cinq mille rustauds de la région de Cléebourg, il est transformé et remis au goût du jour par Philippe IV entre 1550 et 1560.
Le bâtiment princier est entouré de fossés remplis d'eau dont l'Encyclopédie d'Alsace précise l'origine : la source de résurgence du Fischpfuhl et le cours du Wappach. Le château, accessible à partir de deux ponts fixes, est alors équipé de deux magnifiques ailes et d'une grosse tour d'angle au nord-est, et bénéficiera ensuite d'aménagements extraordinaires.
Les jardins seront notamment agrémentés d'arbres originaires d'Afrique du nord, qui seront transférés à l'Orangerie de Strasbourg durant le premier Empire…
C'est le même Philippe IV qui introduit le protestantisme dans sa seigneurie en 1544, après avoir épousé la luthérienne Eléonore de Furstenberg.
En vertu du fameux principe « cujus regio, ejus religio » (telle la religion du prince, telle la religion du pays), l'ensemble des bailliages aux mains des Hanau-Lichtenberg passe à la Réforme, que Philippe IV inscrit dans un « règlement ecclésiastique du dogme luthérien » en 1573. A partir de cette date, Bouxwiller est non seulement capitale princière, mais encore chef-lieu spirituel en tant que siège du consistoire général (évêché luthérien) pour l'ensemble du comté.
Une «agréable résidence» (Gœthe).
Durant la guerre de Trente Ans et quoique protestante, la principauté de Hanau-Lichtenberg n'échappe pas aux aléas du conflit. En 1622, à l'approche des hordes d'Ernest de Mansfeld, le comte Reinhard, qui avait déjà fait renforcer les murailles, débloque 100 000 florins pour la sauvegarde de ses sujets et de ses biens. Malgré ce sacrifice, le danger ne s'éloigne guère. En 1625, le comte Philippe-Wolfgang est fait prisonnier par des brigands de grand chemin et doit payer une importante rançon.
En 1633, au plus fort de la guerre et après plusieurs rebondissements, Bouxwiller devient quasiment un protectorat français, ce qui déplaît aux impériaux qui se vengent en 1638 par l'investissement et la prise de la cité par des mercenaires croates.
Finalement, après quelques autres épisodes du même ordre, Bouxwiller est rendu à ses maîtres par lettres patentes de Louis XIV lors des traités de Westphalie, en 1648. Le Roi Soleil et son fils le Grand Dauphin font d'ailleurs étape à Bouxwiller en juin 1683. La cité est alors officiellement française depuis trois ans.
En 1736, suite à héritage, la principauté passe aux mains du grand-duc Louis IX de Hesse-Darmstadt, petit-fils de Jean-Reinhardt de Hanau-Lichtenberg. Ce dernier avait embelli le château, qui servira de résidence à la princesse Caroline-Henriette de Ribeaupierre, l'épouse délaissée du grand duc, mais correspondante privilégiée de Voltaire et de Frédéric le Grand. Selon le conservateur Alfred Matt, « elle illustre sa résidence par les grâces poudrées et l'esprit séduisant de sa cour animée. Les jardins de la Grande Landgravine rivalisèrent avec les plus beaux parcs et méritent leur renommée de petit Versailles. »

En 1770, alors qu'il poursuit ses études à Strasbourg et que sa passion pour Frédérique Brion lui inspire ses plus grands élans lyriques, Goethe est, par ailleurs, le témoin de la gloire passée de Bouxwiller. Le grand écrivain allemand parle avec émotion de son passage à Bouxwiller la princière dans son œuvre autobiographique Dichtung und Wahrheit (traduit par Rousselot) : « Nous atteignîmes bientôt Bouxwiller, où Weyland nous avait ménagé un bon accueil… Nous n'eûmes pas de peine à oublier l'irrégularité de ses rues et de ses constructions, lorsque sortant de l'enceinte, nous contemplâmes le vieux château et les jardins heureusement situés sur une colline. Des bosquets, une faisanderie et les restes d'installations diverses montraient combien cette petite résidence avait dû autrefois être agréable. »
Malheureusement, la Révolution met fin au rayonnement européen du « Petit Versailles ». Le château est détruit en 1794 et rasé en 1805. Finalement, la grande tourmente ravale la prestigieuse cité princière et capitale seigneuriale au rang de simple bourgade rurale alsacienne.
Des restaurations heureuses.
Une ville au passé aussi glorieux que Bouxwiller a, malgré les destructions consécutives aux guerres et révolutions, légué des vestiges significatifs, témoins des riches heures de cette capitale seigneuriale. Même les amateurs d'architecture militaire médiévale y trouvent leur compte, nonobstant la perte irremplaçable du château et la destruction des tours-portes.
Au Moyen Age, Bouxwiller et sa forteresse (dans ce cas précis, on devrait quasiment utiliser le terme de citadelle) occupent environ dix hectares. La cité a été fortifiée, on s'en souvient, au 14ème siècle. Depuis, le tracé des remparts n'a quasiment pas changé, même si les nécessités politiques ont obligé les multiples seigneurs à réhabiliter les murailles en fonction des troubles.
De plan rectangulaire, la ville médiévale n'était desservie que par deux portes, rasées en 1830 : l'Obertor (la porte du haut), s'ouvrant sur la route d'Ingwiller et de Lichtenberg (deux cités qui faisaient partie de la même seigneurie), et le Niedertor (porte du bas), communiquant avec le chemin de Saverne et Strasbourg. D'après les archives d'Etat de Darmstadt, ces tours-portes mesuraient 14,5 m de haut.
Les équipements des murailles de Bouxwiller sont méconnus, faute de fouilles et de textes les mentionnant en détail. Malgré certains travaux d'érudits, on ignore la quantité exacte de tours d'angle ou de tours flanquantes. Un parapet crénelé flanqué d'un chemin de ronde courait le long des fortifications. Aujourd'hui, l’heureuse reconstruction d'un tronçon de rempart au sud-est de la cité permet de se faire une petite idée de la taille et de l'architecture de ces murailles.
En empruntant le circuit des remparts, le promeneur découvre des murs bien conservés. Le connaisseur y devine des trous de boulin, quelques meurtrières (généralement des arbalétrières) et le chemin de ronde. Il faut dire que la municipalité a fait effectuer des travaux exemplaires de sauvegarde.
En tout état de cause, une visite de cette cité alsacienne bien trop méconnue s'impose, car, qui a vu Bouxwiller éprouve de la sympathie non seulement pour sa population, qui sait sauvegarder son patrimoine, mais aussi pour son passé illustre et ses bâtiments prestigieux.