À l'instar d'autres villes alsaciennes, la cité viticole magnifiquement fortifiée de Bergheim, sur la route du vin entre Ribeauvillé et les limites interdépartementales des Haut et Bas-Rhin, s'est incontestablement implantée sur un lieu de passage romain.

À Bergheim les trouvailles antiques foisonnent. L'Encyclopédie d'Alsace cite, en particulier, de nombreux vestiges : des stèles funéraires, des poteries et des fibules au Bruehly, des traces de murs et une belle fibule au Bockenbruck, un puits romain au Holzgraben, un autre puits et de la céramique au lieu-dit « zwischen Renn und Muhlbach » ...
Le même ouvrage insiste, à juste titre, sur la mise au jour en 1848 d'une imposante mosaïque à proximité de la porte ouest (Obertor). Malheureusement, les méthodes d'intervention archéologique d'alors sont bien frustes et les chercheurs négligent les fouilles. Ils ne font aucun relevé et rasent les murs ! La mosaïque elle-même, provenant visiblement d'une villa romaine, a été détériorée avant son transfert à Colmar où elle est visible aujourd'hui au musée des Unterlinden. Les spécialistes pensent que cette mosaïque, la plus belle jamais exhumée en Alsace, date du IIIe siècle et provient de la région de Trèves.
Ces trouvailles, et quelques autres, prouvent que les lieux étaient habités durant la paix romaine et qu'une importante communauté s'est développée au pied des Vosges, non loin de la voie romaine reliant la vallée du Rhône aux colonies rhénanes de Trêves et de Cologne via l'Alsace.

Une ville des Ribeaupierre.
Entre la fin de la villa romaine et la naissance d'un village à proximité du ruisseau du Bergenbach, non loin du vallon du même nom, l'histoire de Bergheim reste obscure. Probablement propriété royale cédée par l'empereur Othon au duc de Lorraine, puis offerte à l'évêque de Toul, Bergheim produit du vin avant le 10ème siècle. Les abbayes de Moyenmoutier et de Murbach y ont des biens dès le 8ème siècle. Ultérieurement y seront également possessionnés les sires de Horbourg et les nobles de Reichenberg, ainsi que les chevaliers de Saint-Jean, les Templiers au Tempelhof et les chevaliers teutoniques.
Les comtes d'Eguisheim-Dabo succèdent à l'évêque de Toul (n'oublions pas que Bruno d'Eguisheim - le futur Léon IX - avait été nommé à ce siège au XIe siècle). Lors des troubles qui suivent la mort, en 1225, de Gertrude, dernière comtesse d'Eguisheim-Dabo, Bergheim passe à nouveau sous la tutelle lorraine pour aboutir entre les mains des Ribeaupierre en 1287. La même année, le village est détruit par Hartmann de Baldeck au cours de la guerre de succession des Ribeaupierre.
En 1293, les hommes du roi Adolphe de Nassau (sous les ordres d'Othon d'Ochsenstein, bailli impérial) en conflit avec les Habsbourg, détruisent aussi le village lors du siège de l'Ortenbourg. En 1310, après la reconstruction de la commune, Henri Il de Ribeaupierre prend l'initiative de fortifier Bergheim à qui on reconnaît un droit d'asile et qui est promue au rang de ville par le roi Henri VIl (un Luxembourg) en 1312. Ce souverain magnanime pardonne d'ailleurs aux Ribeaupierre d'avoir entrepris sans les autorisations requises la construction des remparts, et ordonne même leur extension. En 1313, les Ribeaupierre vendent Bergheim aux Habsbourg en même temps que Rodern et Rorschwihr.

La ville devient ainsi une petite seigneurie autrichienne fortifiée face à l'avant-poste du duc de Lorraine que constitue Saint-Hippolyte.
Les privilèges autrichiens.
Bergheim ne reste pas longtemps sous la tutelle habsbourgeoise. Dès l'année qui suit le rachat de la ville des Ribeaupierre par les archiducs d'Autriche, ceux-ci l'engagent au banquier strasbourgeois Henri de Mullenheim qui a également acquis l'Ortenbourg. C'est avec leur propre argent que les habitants de la ville rachètent leur indépendance, c'est-à-dire leur dépendance directe des Habsbourg qui n'hésitent pas à se séparer de cette bonne ville chaque fois qu'un besoin financier se fait sentir : ainsi Bergheim est engagé aux Hattstatt au 14ème siècle, au comte de Lüpfen et au margrave de Bade au 15ème siècle, aux Ribeaupierre au 16ème siècle. A maintes reprises, les habitants paient monnaie sonnante et trébuchante pour retrouver leur liberté.
C'est pourquoi l'archiduc Léopold Il leur accorde dès1375 le droit de battre monnaie et confirme à la cité des privilèges de juridiction et le droit d'asile. Ce dernier est confirmé en 1379 par l'empereur Wenceslas. Ainsi, aux 16ème et 17ème siècles, Bergheim enregistre 752 demandes d'asile, dont 728 pour homicides et blessures graves et 24 pour dettes... 744 d'entre elles sont accueillies favorablement ! En 1534, un habitant de Rodern poursuivi pour crime trouve asile à Bergheim. En reconnaissance, il fait placer à la porte haute une sculpture allégorique représentant un personnage qui, par divers gestes disgracieux (il tire la langue et fait un pied de nez tout en montrant la partie la plus charnue de sa personne à ses poursuivants), se moque de ceux qui ont tenté de l'arrêter.

Deux kilomètres d'enceintes.
« Toi qui es au milieu des vignes
Avec ta ceinture de remparts
Petite ville n'es-tu pas digne
D'être chantée suivant toutes les règles de l'art ?
Moi je n'ai qu'une toute petite flûte
Pour te dire tes tours carrées et rondes... »
Voici quelques décennies, c'est en ces termes que la poétesse Elsa Kœberlé a décrit Bergheim, une des villes fortifiées les plus significatives de la région.
De plan quasi rectangulaire, longue de 600 m et large de 300 m, Bergheim occupe une surface de 18 ha. Le périmètre extérieur des remparts (constitués de deux murs d'enceinte et de deux fossés) mesure environ deux kilomètres. A certains endroits, le mur atteint encore 7 m de hauteur et l'épaisseur des courtines varie suivant la hauteur : 1,20 m à la base (au fond du fossé), 80 cm à la hauteur du chemin de ronde et de 45 à 65 cm à hauteur des créneaux. Quant au fossé, il est large de 12 m au minimum et peut avoir jusqu'à 18 m de largeur pour une profondeur initiale de 4 à 5 m.

Au début du 16ème siècle, pour défendre la ville, la bourgeoisie locale n'hésite pas à créer une compagnie d'arquebusiers dans le but d'avoir des cadres susceptibles de former les habitants au maniement des armes. Il arrive même à la ville d'engager des mercenaires comme ceux qui lui sont envoyés durant la guerre de Trente Ans par la Régence d'Ensisheim.
Sur le front nord de la ville, la fameuse tour Lorel domine le fossé. « Lorel est hardie » écrit Georges Bischoff dans « Tours et portes d'Alsace » (Ed. Herscher). Effectivement, ce bastion représente bien l'ensemble des tours flanquantes qui donne à Bergheim son caractère médiéval typique. Cette tour est haute de 10 m et les remparts adjacents de 7 m. Son diamètre intérieur est de 6 m pour un diamètre total de 7,20 m. Les meurtrières cruciformes sous le toit sont taillées dans des blocs monolithes en grès et mesurent 80 cm de haut sur 65 cm de large.
Quatre portes.
Pour des raisons évidentes, c'est le front nord de la ville qui a été le mieux défendu, l'ennemi étant censé venir de ce côté.
Contrairement à la plupart des villes fortifiées d'Alsace, Bergheim ne possédait de château ni à l'intérieur des murs, ni contre les murs. Cependant, les quatre portes constituent à elles toutes seules autant de châtelets dirigés vers les quatre points cardinaux : à l'orient, l'Untertor (porte inférieure), sur la route de Sélestat, au midi, le Neutor (porte neuve), sur la route de Guémar; à l'occident, l'Obertor (porte supérieure), sur la route de Ribeauvillé, et au septentrion, le Leimentor qui donne sur le fossé et le Bergenbach.

Seule l'Obertor a subsisté. Cette porte remonte à l'enceinte de 1310. Elle est haute de 22 m, profonde de 7 m et large de 4 m. Cette entrée a été modifiée, mais on remarquera avec intérêt son chaînage d'angle en pierres à bossage. Aujourd'hui, le toit est couvert de tuiles vernissées disposées selon un motif bourguignon. Alors que la façade extérieure est entièrement crépie, la façade intérieure est formée, sur son sommet, de colombages qui confèrent au bâtiment un aspect moins martial. La porte était précédée d'une barbacane à pont-levis qui communiquait sans doute avec la poterne encore visible à mi-hauteur, au-dessus de l'entrée extérieure. Une herse complétait ce dispositif.
La découverte des remparts de Bergheim permet aux visiteurs de comprendre concrètement les mille et une manières de défendre une ville.